19 octobre 2017
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L’architecture du XXe siècle et Jean Bossu

7 juil. 2014

La Poste Centrale de Saint-Denis
( Angle de la rue du Maréchal Leclerc et rue Juliette Dodu )

Situé en plein centre de la ville de Saint-Denis, ce bâtiment fonctionne comme un repère urbain. Il se singularise par sa volumétrie, par son implantation et aussi par son architecture. L’édifice construit en 1965 combine une tour d’habitation avec un bâtiment bas de bureaux.

Longtemps, la tour a constitué la seule construction haute du centre-ville, émergeant du tissu traditionnel. L’implantation en retrait de l’ensemble est liée aux règlements urbains de l’époque. Cela a permis la création de parvis qui contribuent à mettre en scène cet équipement. Dans la "galette" formée par le bâtiment bas, se trouve la recette principale de la poste avec la salle des guichets, la salle de tri. Les bureaux sont à l’étage supérieur. Les deux entrées situées sur la rue du Maréchal Leclerc se différencient par leur traitement : l’entrée du public s’impose en formant une avancée en haut des marches, tandis que celle du personnel, plus discrète, profite d’une césure de l’ordonnance architecturale. Depuis sa création, le bâti n’a subi que quelques réaménagements minimes à l’intérieur des bureaux. Encore s’agit-il le plus souvent de simples réaffectations. Le bureau du directeur, qui marque l’angle de la composition, a été maintenu en l’état d’origine. Le traitement des façades est surprenant pour un bâtiment public dispose d’un socle massif. Seules quelques échancrures permettent les accès du public ou l’éclairage de la salle de tri.

La marque de Bossu
Le recours à l’imposte, constitue un des leitmotiv de l’architecture de Bossu à La Réunion, lui permettant de décomposer les ordonnances et de modeler les échelles. Dans le cas présent, au- dessus s’installe un système de brise-soleil de trame très serrée, légèrement décollée de la façade. Bossu utilise ici un vocabulaire architectural moderne assez peu orthodoxe mais particulièrement vigoureux. Bien des subtilités —et quelques bizarreries— arrêtent l’œil quand il parcourt la façade. Ainsi les ponctuations d’angles juchées sur le sas d’entrée du public donnent un aspect cornu à ce petit volume, rappelant les maisons du M’zab en Algérie. Même chose à l’angle de la rue : sur la façade Est, la ponctuation finale de la grille des brise-soleil devrait permettre de rattraper la hauteur de ceux de la façade nord. Mais il semble qu’une erreur de chantier n’ait pas permis l’ ajustage parfait des deux niveaux ! Bossu décompose donc le volume de manière à l’orienter. Il lui donne une frontalité : la tour regarde vers le nord. En revanche, vers le sud, elle vient se caler sur la mitoyenneté, adossant les escaliers et ascenseurs à un voile de béton, aérien dans sa verticalité. Au premier étage, sur la rue Juliette Dodu se situe le petit réfectoire du personnel. Dans ce bâtiment de la poste, Bossu utilise une opposition de volume (tour galette) comme un des classiques de la modernité architecturale. Mais à partir de ce point de départ - plutôt conventionnel - il réussit à concevoir un bâtiment de caractère, très personnel dans son écriture.

La Direction de l’Agriculture et de la Forêt
(Boulevard de la Providence)
Ce grand ensemble administratif a été réalisé en 1970 dans le parc de la Providence. Il est remarquable par son bon état de conservation. L’implantation des trois bâtiments réalisés par l’agence Bossu s’effectue un peu à l’écart du grand axe qui mène à l’ancien pénitencier. L’ensemble fermement maintenu dans une dominante horizontale car aucun bâtiment ne dépasse deux niveaux.

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Tout a été fait pour que les nouvelles constructions n’interfèrent pas avec la composition d’origine et se fonde avec naturel dans la pente assez douce du terrain. Une sorte de désordre feint, de nonchalance calculée, semble présider à l’implantation de chaque barre de bureau que l’on découvre successivement, ancrées sur le sol, les unes derrière les autres. Loin de toute raideur, de toute austérité, l’ensemble donne une image plutôt sympathique de cette administration départementale. Il faut dire que la qualité de l’environnement végétal apporte aussi beaucoup d’agrément au lieu. Le premier bâtiment articule deux ailes d’ inégales hauteurs (respectivement de un et deux niveaux), venant s’emboîter l’une sous l’autre. Cette figure savante, que Jean Bossu appelait un "ciseau", est typique de la dernière manière de l’architecte. Elle dénote un goût prononcé pour ce que l’on pourrait appeler les "grincements" géométriques. De manière évidente, l’entrée du bâtiment vient se caler au niveau de cette articulation. Elle est marquée par un grand auvent jaillissant de la façade dont le profil curviligne reprend un motif bien connu de Le Corbusier1. Mais, non sans un certain humour, la citation est détournée car l’auvent est installé à la perpendiculaire par rapport à l’usage qu’en faisait l’illustre architecte, avec, de surcroît, un appui en béton légèrement désaxé. Plus que la distribution conventionnelle des bureaux, ce sont les façades qui retiennent l’attention. Tout est fait pour faire oublier aux visiteurs le systématisme de la trame constructive de 4 m qui rythme tous les bâtiments. Jamais l’œil ne perçoit la moindre répétitivité grâce au savant travail de recoupement de chacune des travées toujours différent de l’une à l’autre. De plus, sur une profondeur de 70 cm, l’architecte met en place une série de rangements soit verticaux, soit horizontaux à hauteur d’allège ou à hauteur d’imposte, qui, vu de l’extérieur, constituent autant de parties aveugles. Ce travail sur l’épaisseur de la façade est l’un des plus accomplis que l’architecte ait effectué. Il est assez comparable à celui de la Préfecture de Tiaret réalisée en Algérie à la même époque."

1 Architecte turbulent, toujours prompt à sortir du moule pour affirmer sa personnalité, Jean Bossu quitte l’École des arts décoratifs pour rejoindre l’atelier de Le Corbusier. Ce dernier est considéré comme le fondateur du mouvement architectural moderne.

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Alain Borie, Jean Bossu, architectures 1950-1979. La Réunion. Itinéraires du Patrimoine. Inventaire général (ADAGP), édité par le CAUE de La Réunion, septembre 2000.

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